Neuf ans. C'est le temps qu'il a fallu à une seule personne pour écrire, peindre, composer, coder et doubler Neofeud 2. Christian Miller, développeur hawaïen qui travaille sous le nom Silver Spook Games, a sorti son jeu en avril 2026 sur itch.io. Pas d'équipe, pas d'éditeur, pas de financement institutionnel. Neuf ans de travail personnel sur une suite à un premier opus déjà culte, avec une ambition narrative et visuelle qui dépasse ce que la plupart des studios de taille moyenne livrent.
Ce n'est pas une prouesse technique. C'est une prouesse humaine.

L'univers
Neofeud 2 se déroule dans un espace galactique gouverné par l'Empire Eutropien, structure de pouvoir construite autour de CEO-Rois qui enrichissent leur classe dirigeante pendant que les masses, explicitement comparées aux Misérables de Hugo, survivent dans la précarité. Les machines conscientes sont exploitées, les réfugiés hacktivistes organisent la résistance, et quelque chose d'ancien observe depuis les marges de la galaxie.
Le premier Neofeud, sorti en 2017, avait été classé dans le Top 100 des jeux indé par IndieDB et dans le Top 25 des jeux cyberpunk par GamersDecide. Sa satire du capitalisme de surveillance, de la brutalité policière et du transhumanisme des élites avait trouvé un public précis : des joueurs qui voulaient un cyberpunk avec de la matière, pas seulement de l'esthétique. Neofeud 2 reprend cette fondation et l'élargit à l'échelle cosmique.
Les trois protagonistes
Vous jouez alternativement trois personnages dont les arcs se croisent et se complètent.
Un ex-marine robotique reconverti en danseur : la rupture entre sa fonction militaire passée et son existence présente structure une tension sur ce que les machines ont le droit d'être et de désirer. Une hacktivist alien, réfugiée, goth, dont le parcours ancre le jeu dans la politique des corps déplacés et des identités rejetées. Et un mentor vieux d'un milliard d'années, dont la présence inscrit les enjeux du jeu dans une temporalité qui dépasse la politique immédiate.
Les trois ne se contentent pas de représenter des archétypes. La combinaison de ces trois perspectives produit un récit où les angles morts de l'un sont comblés par le vécu des autres.

La direction artistique
Les screenshots suffisent. Neofeud 2 est entièrement peint à la main, et ça se voit dans chaque fond, chaque personnage, chaque environnement. Une hacktivist au cheveux verts debout face à une méduse mécanique géante dans un ciel violet et orange brûlé. Une rue cyberpunk de nuit saturée de néons, "Chassis Repair Barter Upcycle" en rouge écarlate sur fond de club fumeux. Un intérieur opulent aux colonnes dorées, une silhouette devant une vue panoramique sur une cité désertique, un androïde égyptien en faction sur la droite. Une rue dévastée sous ciel rouge écarlate, une araignée mécanique au premier plan devant des immeubles éventrés.
Chaque scène a la qualité d'une illustration de roman graphique haut de gamme. Il n'y a pas de cohérence de style forcée entre les environnements. Il y a une cohérence d'intention : chaque tableau exprime une tension politique ou narrative, chaque couleur est là pour une raison. Ce niveau d'artisanat visuel produit souvent par des studios de vingt personnes a été réalisé par une main, un logiciel, neuf ans.

L'ampleur
140 000 mots de dialogues entièrement doublés. Plus de 20 heures de jeu. Le tout écrit, enregistré, intégré et débogué par la même personne qui a peint les décors et composé la musique originale. Pour donner un point de comparaison : 140 000 mots, c'est environ le double d'un roman moyen. C'est une quantité de texte qui, dans un studio classique, mobiliserait une équipe entière de narrative designers, writers et voice directors.
Le jeu combine enquête en pointer-et-cliquer avec des séquences d'action. C'est la structure qui a fait le premier Neofeud accessible à un public plus large que les amateurs de point-and-click purs : l'alternance des rythmes évite l'enlisement dans la contemplation pure.
Christian Miller
Chris Kealoha Miller a grandi hawaïen natif à Honolulu. Il travaille comme activiste, journaliste et éducateur, et ce n'est pas une biographie séparée de son travail créatif. La satire du neoféodalisme dans Neofeud n'est pas une posture esthétique empruntée à Blade Runner. Elle vient d'un homme qui vit dans un endroit dont les terres ont été colonisées, dont la culture a été commercialisée, et qui a regardé le capitalisme de plateforme reproduire les mêmes structures d'extraction dans l'espace numérique.
Le fait que le premier Neofeud parle de brutalité policière, d'exploitation des machines conscientes et de CEO-Rois n'est pas de la science-fiction distante. C'est une lecture de ce qui existe, projetée sur un fond stellaire pour que la forme le rende lisible.

Où trouver le jeu
Neofeud 2 est disponible dès maintenant sur itch.io. La version Steam est listée mais pas encore disponible à l'achat sur la plateforme au moment de cet article. Christian Miller maintient un Ko-fi et un Patreon pour soutenir le développement continu de Silver Spook Games, qui prépare déjà de nouveaux projets dans l'univers Neofeud.
Pour un jeu de cette envergure narrative et artistique, l'absence de distribution mainstream au lancement est le seul angle de friction réel. Le public qui cherche du cyberpunk avec de la profondeur politique et une direction artistique à la hauteur de ses ambitions existe. Neofeud 2 est exactement ce jeu. Il faut juste savoir qu'il est là.