
Goblin Company creuse trop profond, et c'est exactement ce qu'on lui demande
Des gobelins, une corporation minière véreuse, des trains et la peur de creuser trop profond. Goblin Company réveille le maître de donjon qui sommeille en nous.

Une forteresse roulante, des amis, un monde hostile: Survival Machine a tout d'un bon survival coop. Sauf des personnages dignes de ce nom.
Alexandrosse
Note InsertCoins.press
6/10
Verdict
Mitigé
Il y a des jeux qui se résument à une seule image, et celle de Survival Machine est franchement séduisante: une énorme forteresse mobile qui traverse un monde désolé, pendant que vous et vos amis courez sur sa coque pour réparer, construire et défendre votre maison roulante. On pense aussitôt à Mortal Engines version pâte à modeler, à un Raft qui aurait troqué l'océan pour la terre ferme. L'idée est excellente. L'exécution, elle, traîne un boulet qu'on n'avait pas vu venir: des personnages tellement génériques qu'ils sentent l'achat sur catalogue.
Survival Machine est un jeu de survie coopératif sorti sur Steam, après un passage en accès anticipé qui avait déjà attiré l'attention sur les forums. Le pitch est limpide et c'est sa plus grande force: pas de base fixe à défendre, mais une machine vivante qui avance, sur laquelle on vit, qu'on agrandit et qu'on protège pendant qu'elle vous emmène à travers un monde post-apocalyptique aux allures de conte. Le rapprochement avec la vague actuelle de jeux coop centrés sur un gros véhicule mécanique partagé entre amis est évident, et le créneau a clairement un public qui n'attend que ça.
L'ambition est saine, le concept fédérateur, et les premières heures donnent envie d'y croire. C'est ensuite que les fissures apparaissent, et certaines étaient déjà pointées du doigt avant même la sortie. Le mot qui revenait le plus chez les sceptiques tenait en deux syllabes peu flatteuses: asset flip.

Là où Survival Machine fonctionne, c'est dans sa boucle centrale. Votre machine avance, le monde défile, et tout devient une question de logistique partagée: l'un répare un module endommagé pendant qu'un autre récolte les ressources qui défilent, qu'un troisième améliore la coque et qu'un dernier guette la prochaine menace. Cette chorégraphie à plusieurs, où chacun trouve sa tâche sans qu'on ait besoin de se répartir les rôles au tableau blanc, c'est exactement ce qu'on attend d'un bon survival coop. Réparer un essieu en pleine attaque pendant qu'un ami canarde par-dessus votre épaule procure une vraie tension, et c'est dans ces moments que le jeu tient sa promesse.
L'absence de PvP est ici un choix assumé et bienvenu. Survival Machine ne cherche pas à vous dresser les uns contre les autres, mais à vous souder autour de la même carcasse roulante. On construit, on consolide, on étend sa forteresse vers le haut et les côtés, et voir sa machine grossir de session en session offre cette satisfaction lente et progressive qui fait revenir. Le ton cartoonesque, plus doux et coloré que la moyenne grisâtre du genre, donne au tout une identité visuelle plaisante, presque enfantine, qui tranche avec le sérieux habituel des jeux de survie.

La gestion des ressources qui défilent ajoute une couche de tension bienvenue. Comme la machine ne s'arrête jamais vraiment, tout devient une question de fenêtre: récupérer ce qu'on peut quand on le peut, anticiper les besoins en réparation avant la prochaine vague, doser entre l'expansion immédiate et la prudence. On ne stocke pas tranquillement dans une base fixe, on improvise en mouvement, et cette logistique sous pression est ce que Survival Machine fait de mieux. Les meilleures soirées sont celles où le plan échafaudé dix minutes plus tôt vole en éclats et où l'équipe doit colmater dans l'urgence, chacun improvisant son rôle au gré du chaos.
Le souci, c'est que cette boucle, aussi agréable soit-elle, montre vite ses limites. Les menaces manquent de variété, les objectifs tournent en rond, et une fois la mécanique de réparation et d'extension bien en main, on attend une montée en puissance, de nouveaux systèmes, de nouveaux dangers, qui tardent à venir. Le jeu pose des fondations solides mais oublie de construire l'étage au-dessus. On s'amuse, puis on tourne, et la répétition s'installe avant que le jeu n'ait eu le temps de nous surprendre une seconde fois.
Et puis il y a ce qui crève l'écran dès qu'on regarde de près: les personnages. Dans un jeu qui mise tout sur la camaraderie et le temps passé ensemble à bord, on s'attache normalement à son avatar, à sa dégaine, à sa personnalité. Ici, on a l'impression désagréable de piloter des figurines tirées d'un pack d'assets générique, de ces modèles qu'on achète sur une boutique en ligne et qu'on retrouve, à l'identique, dans une dizaine d'autres productions. Animations passe-partout, visages sans caractère, silhouettes interchangeables: rien ne dit qui sont ces gens, ni pourquoi ce serait eux plutôt que d'autres qui sauvent leur peau sur cette machine.
C'est d'autant plus dommage que le reste de la direction artistique, la machine, le monde, l'ambiance, a une vraie personnalité. Le contraste est cruel. La forteresse roulante a plus de présence que les humains qui la pilotent, et c'est rarement bon signe quand l'élément de décor vole la vedette aux héros. On espère sincèrement que ce choix, sans doute dicté par les contraintes d'un petit studio, ne finira pas par desservir le jeu, parce qu'il serait injuste qu'une bonne idée de game design soit plombée par des mannequins de vitrine. Un coup de crayon maison sur les personnages, et Survival Machine changerait de dimension.

Survival Machine n'arrive pas en terrain vierge, et c'est important de le situer. Depuis quelques années, un sous-genre entier s'est formé autour de la même idée: un gros engin mécanique partagé entre amis, qu'on habite, qu'on répare et qu'on fait avancer ensemble. Des jeux d'extraction posés sur de gigantesques machines aux survivals ferroviaires en passant par les radeaux motorisés, la demande pour cette fantaisie de maison roulante collective est manifeste, et le public attend clairement qu'un titre la cristallise. Survival Machine se présente sur ce créneau porteur avec un atout maître, sa direction cartoonesque qui le distingue de concurrents souvent plus gris et plus sérieux.
Le risque, dans un marché aussi disputé, c'est de n'être qu'un de plus. Et c'est précisément là que les personnages génériques font mal au-delà de la simple esthétique: dans un genre encombré, ce qui retient un joueur, c'est l'identité, le détail qui fait qu'on reconnaît un jeu entre mille. Survival Machine a cette identité dans sa machine et son ambiance, mais la dilue dans des avatars sans visage. Le jeu a les cartes pour se faire une place; il lui manque l'audace de pousser sa propre personnalité jusqu'au bout, jusqu'aux mains de celles et ceux qui pilotent la forteresse.
Techniquement, Survival Machine tient la route sans éblouir. Le rendu cartoonesque est lisible, la machine en mouvement est convaincante, et les sessions coop tiennent globalement la charge. Le mode à la troisième personne fonctionne, même si une option de vue à la première personne, réclamée par une partie de la communauté, ajouterait l'immersion qui manque parfois quand on court sur la coque au milieu du chaos. Sentir le vent et le danger à hauteur d'yeux donnerait une autre épaisseur à ces moments de panique, et son absence se fait sentir.
Rien d'infamant donc, mais rien qui transcende non plus. C'est le profil type du jeu de petit studio honnête: ça fonctionne, ça ne plante pas votre soirée entre amis, mais ça ne marquera pas durablement la rétine. L'essentiel du budget visuel est clairement parti dans la star du jeu, la machine, et le reste suit comme il peut.
La bande-son et l'ambiance sonore accompagnent correctement l'action sans jamais s'imposer, et c'est sans doute le mot qui résume le mieux toute la partie technique: correcte. On aurait aimé un peu plus de caractère, un thème qui reste en tête, un bruitage de moteur qu'on reconnaîtrait entre mille, ce genre de signature qui transforme un décor en lieu. Là encore, Survival Machine fait le travail proprement mais s'arrête au seuil de la personnalité, comme s'il manquait toujours ce dernier pas qui sépare le sympathique du marquant.
Survival Machine est un jeu bâti sur une excellente idée et une coopération qui fonctionne vraiment. La forteresse roulante qu'on répare, agrandit et défend entre amis offre des moments de franche tension et cette satisfaction lente de voir sa maison mécanique grossir au fil des sessions. Mais le jeu s'arrête à mi-chemin: la boucle s'épuise faute de variété, les menaces se répètent, et surtout les personnages, génériques au point de sentir l'asset acheté sur catalogue, contrastent durement avec un monde qui, lui, déborde de personnalité. C'est un titre honnête qu'on conseille aux amateurs du genre en quête d'un survival coop original et sans PvP, à condition d'accepter qu'il lui manque encore l'âme et le contenu pour passer du sympathique au mémorable. La machine roule. Reste à lui trouver un équipage qui vaille le voyage.
Une idée géniale conduite par des mannequins de vitrine: on monte quand même, mais on regarde surtout le décor.
Communauté
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