On a lancé Archon Soul en serrant les dents, prêt à maudire le hasard comme on maudit tout roguelike à dés qui nous fait perdre sur un mauvais lancer. Sauf qu'ici, quand le dé nous a trahi, on n'a eu personne à blâmer que nous-mêmes : c'est nous qui l'avions fabriqué. Voilà l'idée géniale du jeu, celle qui transforme la rage habituelle du genre en un plaisir de mécanicien.

Le contexte
Archon Soul est développé par Polygryph, un studio indépendant, et sort sur PC via Steam à un prix d'environ quatorze euros. C'est un roguelike dice-builder en 2D qui assume ses influences, Slay the Spire pour la construction de deck et Dicey Dungeons pour les dés, mais qui y ajoute sa propre torsion : au lieu de subir le hasard, vous forgez vos propres dés. L'objectif : gravir le palais de l'Archon, run après run, en affûtant une machine à combos de plus en plus meurtrière. Pour un indé à ce prix, l'ambition mécanique est démesurée.
Le coeur du jeu tient dans une trouvaille simple et brillante. Un dé n'est pas une boîte noire qui décide de votre sort : c'est un objet que vous assemblez face par face. Vous choisissez le corps du dé, vous y greffez des runes aux effets uniques, vous modifiez ce que chaque face déclenche. Avec quarante runes, plus de trente corps différents et des dizaines de milliers de combinaisons possibles, la promesse n'est pas un argument marketing : c'est un vrai atelier de bricolage probabiliste. Le hasard existe toujours, mais vous en tordez les probabilités jusqu'à ce qu'il travaille pour vous. Rager sur un lancer, ici, c'est admettre qu'on a mal construit son dé.
Greffez à cela un pool de plus de deux cents sorts, et vous obtenez la deuxième couche stratégique : marier vos dés customisés avec des sorts qui se déclenchent en cascade pour faire exploser des combos. La sensation, quand un enchaînement que vous avez patiemment assemblé se déroule et pulvérise une salle entière, est exactement la satisfaction qu'on vient chercher dans le genre. Quatre personnages jouables, chacun avec ses stratégies propres, changent radicalement l'approche et donnent envie de recommencer pour explorer une autre voie. La rejouabilité n'est pas une promesse vague, elle est câblée dans le système.

Ce qui rend Archon Soul supérieur à beaucoup de ses concurrents, c'est cette tension permanente entre consistance et puissance. Plus vous stabilisez un dé pour garantir un effet, moins vous laissez de place aux tirages explosifs, et inversement. Chaque run devient un arbitrage : sécuriser une machine fiable, ou parier sur un dé plus fou au potentiel dévastateur ? C'est cette question, posée à chaque amélioration, qui accroche et qui fait relancer "encore une run" bien après l'heure raisonnable.
Le jeu n'échappe pas complètement aux écueils du genre. La montée en puissance peut créer des runs où le déséquilibre penche brutalement, dans un sens comme dans l'autre, et certaines combinaisons de runes sont visiblement plus fortes que d'autres, ce qui aplatit un peu la diversité des stratégies viables sur le très long terme. Les débuts sont aussi un peu intimidants : la profondeur du système d'assemblage demande quelques runs avant de révéler sa logique, et un joueur pressé pourrait décrocher avant le déclic. Mais une fois le déclic passé, difficile de reposer la manette.
Archon Soul mise sur une direction artistique 2D soignée et lisible, où chaque rune, chaque face et chaque effet se distingue clairement, ce qui est vital dans un jeu où l'information visuelle conditionne les décisions. Les combos s'affichent avec assez de clarté pour qu'on suive une cascade complexe sans se perdre, et l'interface de fabrication des dés, potentiellement usine à gaz, reste étonnamment maniable une fois apprivoisée.
Côté finition, l'ensemble est solide pour un indé de cette taille. Les temps de chargement sont courts, la boucle run-mort-relance est fluide et sans friction inutile, ce qui est essentiel pour un roguelike qu'on enchaîne. Quelques info-bulles gagneraient à mieux expliquer les interactions les plus pointues entre runes et sorts, car le jeu cache une profondeur que son interface ne dévoile pas toujours d'emblée. Rien de grave, mais un poil plus de pédagogie éviterait à certains joueurs de passer à côté de builds passionnants.

Archon Soul prend le reproche éternel des roguelikes à dés, la frustration du hasard, et le retourne en argument de vente. En vous laissant fabriquer vos propres dés, il transforme la malchance en erreur de conception et le combat en atelier de mécanique probabiliste. La profondeur du système, la richesse des combos et les quatre personnages assurent une rejouabilité réelle, pas décorative, le tout pour un prix d'indé imbattable.
Il reste quelques scories, un équilibrage perfectible sur le très long terme et des débuts un peu abrupts qui demandent de la patience avant le déclic. Mais ce sont des broutilles face à ce que le jeu réussit : rendre le hasard intelligent, et donc terriblement addictif. Si vous avez aimé Slay the Spire ou Dicey Dungeons, celui-ci mérite une place de choix dans votre bibliothèque. Oui, on a râlé sur les dés. Non, on n'a pas réussi à s'arrêter.
Le roguelike qui vous rend responsable de votre propre malchance, et c'est exactement ce qui le rend génial.
Note : 8/10
Test réalisé sur la version PC.