On ne voit pas tant que ça d'indés chinois débarquer sur Steam chez nous, alors quand l'un d'eux arrive avec huit ans de réputation et trois millions de joueurs au compteur, on tend l'oreille. Et quand cet indé se révèle d'une beauté pareille, on s'assoit, on respire un grand coup, et on se prépare à se faire engloutir. The Scroll of Taiwu, c'est exactement ça : une claque visuelle posée sur l'un des bacs à sable les plus vertigineux qu'on ait touchés.

Le contexte
The Scroll of Taiwu, 太吾绘卷 de son nom d'origine, est développé par le studio chinois ConchShip Games. Il quitte l'Accès Anticipé le 17 juin 2026 pour passer en version 1.0, et surtout, il se dote pour la première fois d'une traduction anglaise après huit ans réservés au public chinois. C'est un évènement : pendant près d'une décennie, ce monument du jeu indé chinois est resté une légende inaccessible pour la plupart d'entre nous, faute de langue. Le voir enfin franchir la barrière, c'est un peu comme si une porte fermée depuis des années s'ouvrait d'un coup.
Un indé chinois, et quelle entrée
Disons-le, c'est une joie en soi de voir un titre venu de cette scène arriver jusqu'à nous dans de bonnes conditions. Et The Scroll of Taiwu ne fait pas les choses à moitié. Le jeu vous met dans la peau de l'héritier du clan Taiwu, dans une version alternative de la Chine ancienne, avec une mission qui s'étale sur des générations : vaincre votre ennemi héréditaire, l'antique mal nommé Xiangshu. On ne gagne pas en une vie. On bâtit, on transmet, on meurt, et l'héritier suivant reprend le flambeau là où le précédent l'a laissé.
Cette dimension générationnelle est le coeur thématique du jeu, et elle est rare. Peu de RPG osent vous faire jouer le temps long au point de planifier par-delà la mort de votre personnage. Ici, chaque génération est une pierre ajoutée à un édifice que vous ne verrez peut-être jamais achevé de votre vivant virtuel. C'est une idée magnifique, presque mélancolique, et elle structure toute l'expérience.

La beauté, ce premier choc
Tu avais raison sur un point : c'est d'une étonnante beauté. Le jeu puise dans l'esthétique de la peinture traditionnelle chinoise, avec un travail sur les portraits de personnages qui force l'admiration. Et oui, il y a quelque chose de Darkest Dungeon dans cette direction artistique, ces visages dessinés à la main, stylisés, expressifs, mais en nettement moins glauque. Là où le jeu de Red Hook baignait dans la crasse et le désespoir gothique, Taiwu cultive une élégance plus chaleureuse, plus picturale, traversée par le souffle du wuxia.
Cette DA n'est pas qu'une carte postale. Dans un jeu aussi dense, où l'on côtoie des centaines de personnages, avoir des portraits aussi marquants aide à donner une âme à ce monde. On retient des visages, on s'attache à des silhouettes, et c'est précisément ce qui transforme une simulation froide en récit vivant.
Le coeur du jeu : une simulation sociale folle
Mais The Scroll of Taiwu n'est pas qu'un beau visage. Sous le vernis se cache l'un des systèmes les plus profonds du genre, et c'est là que le jeu devient fascinant. Le monde est un sandbox de wuxia où l'on apprend les arts martiaux non pas dans un menu, mais auprès des autres. On rejoint des sectes, on tisse des relations, et on consulte les personnages pour apprendre leurs techniques, à condition d'avoir le bon niveau de relation selon leur tempérament, juste, bienveillant, neutre, rebelle ou égoïste.
C'est une simulation de relations humaines d'une finesse rare. Le jeu modélise l'amitié, la rancune, la dette morale, la trahison. Un personnage peut vous haïr au point de vous agresser à la fin d'un tour, et il faudra alors apaiser cette haine, par la médiation, le pardon ou les cadeaux. Les personnages s'enseignent même des techniques entre eux : on peut présenter un coéquipier à un haut gradé pour qu'il lui transmette un savoir, puis l'apprendre à son tour de ce coéquipier. Cette toile de relations qui vit et évolue toute seule est le genre de profondeur qu'on ne trouve quasiment nulle part ailleurs.

Un monde qui se réinvente à chaque partie
La rejouabilité est inscrite dans l'ADN du jeu. Chaque partie génère un Shenzhou aléatoire découpé en quinze régions, ce qui fait qu'aucune aventure ne ressemble à la précédente. On y fonde son village Taiwu, on recrute des voyageurs, on bâtit une cité prospère au fil de saisons qui changent dynamiquement. C'est un jeu de patience et de construction autant que d'arts martiaux, et l'imbrication des deux est ce qui le rend si addictif.
Le combat lui-même est d'une précision chirurgicale, au sens propre. On vise des parties du corps précises, tête, torse, bras, jambes, chacune avec ses effets : toucher la tête peut empêcher l'adversaire de lancer une compétence, les jambes entravent ses déplacements. C'est un système tactique d'une richesse rare, qui récompense la lecture fine de l'échange plutôt que le matraquage de boutons.
Ce qui va en rebuter plus d'un
Soyons parfaitement honnêtes : The Scroll of Taiwu est intimidant. Sa profondeur a une contrepartie directe, une opacité redoutable. Les systèmes s'empilent, les règles sont nombreuses et rarement expliquées avec douceur, et les premières heures ressemblent à une noyade. Ce n'est pas un hasard si la communauté a passé des années à rédiger des guides pour décrypter ses mécaniques de relation, de haine ou de progression. Ce jeu ne vous prend pas par la main, il vous jette à l'eau.
S'ajoute la fraîcheur de la traduction. L'anglais arrive tout juste, après huit ans de chinois exclusif, et même si la version 1.0 promet une interface repensée, une IA des PNJ améliorée et trois nouveaux scénarios, il faut s'attendre à ce qu'un jeu d'une telle densité conserve quelques aspérités de localisation. Pour un public francophone, cela suppose en plus d'être à l'aise avec l'anglais. La barrière, autrefois linguistique, devient une barrière de complexité.

Une communauté qui a porté le jeu
On ne peut pas comprendre The Scroll of Taiwu sans parler de ce qui l'entoure. Pendant huit ans, faute de version officielle accessible, ce sont les joueurs qui ont fait vivre le titre hors de Chine : des guides anglais bricolés à la main, des bases de données entières, des tutoriels vidéo pour décrypter le système de combat ou celui des dégâts, et une scène de mods foisonnante. Le simple fait que des passionnés aient consacré des années à documenter des mécaniques aussi pointues que le retrait de la haine ou le contournement de la limite de progression du monde en dit long sur l'attachement qu'inspire ce jeu.
Cette ferveur n'est pas un détail. Elle signifie qu'en achetant la version 1.0, vous n'arrivez pas dans un terrain vierge mais dans un écosystème déjà riche, avec une communauté prête à vous tendre la main et une longue tradition de personnalisation. Pour un jeu aussi exigeant, savoir qu'on n'est pas seul face au mur change beaucoup de choses. Les huit ans d'Accès Anticipé n'ont pas seulement servi à peaufiner le jeu, ils ont bâti une culture autour de lui.

Ce qu'on retient
The Scroll of Taiwu est une de ces oeuvres qui ne ressemblent à rien d'autre. Sa beauté picturale happe immédiatement, sa simulation sociale et générationnelle fascine sur la durée, et son combat tactique récompense l'investissement. C'est un sandbox wuxia d'une ambition démente, le fruit de huit ans de travail acharné, enfin accessible hors de Chine. Pour qui aime les jeux profonds, exigeants, qui se méritent, c'est une pépite.
Le revers est tout aussi clair : il faut accepter d'apprendre, de s'accrocher, de relire des guides, de mourir bête avant de comprendre. Ce n'est pas un jeu pour tout le monde, et il ne cherche pas à l'être. Mais ceux qu'il accrochera y resteront des centaines d'heures.
Verdict
Une merveille de profondeur et de beauté venue d'une scène indé qu'on voit trop peu chez nous : The Scroll of Taiwu est aussi vertigineux dans ses systèmes qu'éblouissant dans ses portraits, et seul son mur d'entrée l'empêche d'être un incontournable universel. Pour les patients, c'est un trésor.
Points forts :
- Une direction artistique picturale sublime, à la Darkest Dungeon en plus chaleureux
- Une simulation sociale et générationnelle d'une rare profondeur
- Un combat tactique ciblé par parties du corps, brillant
- Un monde régénéré à chaque partie, rejouabilité énorme
- Enfin traduit et accessible après huit ans
Points faibles :
- Une opacité et une courbe d'apprentissage redoutables
- Une traduction toute neuve, qui demande d'être à l'aise en anglais
Testé sur PC.