Il y a une ironie cruelle au coeur d'Edge of Memories. Le jeu vous demande de sauver un monde rongé par une entité appelée la Corruption. Pendant ce temps, dans la vraie vie, c'est le studio qui le développe qui se fait dévorer, non par une force maléfique, mais par la faillite de son propre éditeur. Difficile de regarder ce bel action-JRPG sans penser à l'épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête.

Le contexte
Edge of Memories est un action-JRPG développé par Midgar Studio, équipe française qui a poussé le clin d'oeil jusqu'à se nommer d'après la ville de Final Fantasy VII, et édité par Nacon. C'est leur deuxième incursion dans l'univers de Heryon, après Edge of Eternity, leur précédent RPG. Le jeu est prévu pour 2026 sur PS5, Xbox Series X|S et PC, sans date ferme, et une démo gratuite débarque justement aujourd'hui pour le Steam Next Fest. C'est le moment idéal pour se faire un avis, parce que sur le papier comme en vidéo, le projet intrigue autant qu'il inquiète.
Ce qu'on sait
On incarne Eline, qui voyage avec ses compagnons Ysoris et Kanta pour repousser la Corruption qui dévore le monde d'Avaris. Le coeur du jeu, c'est un système de combat en temps réel qui a manifestement reçu beaucoup d'attention. Eline alterne combos légers et lourds, et le tout repose sur une esquive parfaite : réussir son dodge au bon moment fait basculer le personnage dans un état surchargé, où les coups pleuvent plus vite et frappent plus fort, jusqu'à réveiller une puissance dévastatrice baptisée Berserk. On peut configurer trois jeux de compétences différents pour adapter sa composition d'équipe à la volée.

Autour de cette nervosité, Midgar promet un monde semi-ouvert, de l'exploration et de la progression par améliorations. Et surtout, une promesse qui parle directement aux échaudés du genre : moins de quêtes annexes de remplissage. C'est l'un des rares points qui met tout le monde d'accord du côté des joueurs, tant Edge of Eternity avait la fâcheuse manie de mettre l'histoire en pause pour aller chasser dix monstres au service du PNJ générique numéro 29. Côté ambiance, les biomes et la monture toute douce évoquent les jeux qu'on aime, quelque part entre Vision of Mana et Monster Hunter Rise, et la bande-son fait déjà l'unanimité.

Ce qui inquiète
Commençons par le jeu lui-même, parce qu'il y a de quoi tempérer l'enthousiasme. Le passif de Midgar pèse lourd : Edge of Eternity était un titre ambitieux mais rugueux, plombé par une technique chancelante, caméra capricieuse, textures qui sautent, glitchs visuels en pagaille. Et une partie de cet héritage transparaît déjà dans les vidéos d'Edge of Memories. Les animations de cinématiques laissent beaucoup de joueurs sur leur faim, certains ennemis semblent éponger les coups comme dans un MMO, avec des barres de vie qui ne bougent pas malgré l'acharnement, et plus d'un observateur tique sur une direction artistique jugée trop proche d'un Genshin Impact du pauvre. Le mantra habituel revient : du clinquant en façade pour masquer la rigidité dessous. La démo du jour servira précisément à vérifier si le procès est mérité ou non.

Mais le vrai gouffre est ailleurs, et il n'a rien à voir avec le gameplay. Nacon traverse une crise financière majeure et s'est déclaré en cessation de paiements en 2026. Pire : l'éditeur a mis Midgar Studio en vente, littéralement le lendemain de la présentation d'Edge of Memories lors de son propre showcase, le Nacon Connect. La date limite pour déposer une offre de reprise est fixée à demain. Le précédent fait froid dans le dos : Nacon a déjà fermé Spiders, le studio derrière Greedfall, faute de repreneur. Pour un jeu sans date de sortie ferme, cela ouvre toutes les questions que redoute un joueur : le développement ira-t-il à son terme, y aura-t-il des correctifs après lancement, le projet survivra-t-il tout court ? Acheter un RPG bourré de promesses pour le voir abandonné à mi-chemin, on a déjà donné.
S'ajoute un dilemme moral que la communauté ne cesse de remuer : faut-il boycotter pour sanctionner Nacon, ou est-ce justement la pire chose à faire pour des développeurs qui n'ont rien demandé et risquent leur emploi ? Il n'y a pas de bonne réponse, et c'est tout le malaise.
On attend, mais on retient son souffle
Edge of Memories a les arguments d'un action-JRPG qu'on a envie de voir réussir : un système de combat nerveux et lisible, une volonté assumée de couper le gras du remplissage, une bande-son qui claque et un univers qui a du cachet. Le saut par rapport à Edge of Eternity semble réel, et les retours sur les dernières vidéos sont nettement plus chaleureux que sur les premières.
Mais on serait malhonnête de vous dire foncez. Entre une technique encore à prouver et un studio dont l'avenir se joue cette semaine en réunion de créanciers, le pari est immense. La bonne nouvelle, c'est que la démo est disponible maintenant : c'est le seul juge fiable, bien plus qu'un trailer monté pour séduire. Téléchargez-la, faites-vous votre opinion sur l'esquive et le rythme des combats, et gardez Edge of Memories dans un coin de votre liste de souhaits. En croisant les doigts pour que Midgar soit encore debout le jour où il sortira.